L'Union Européenne, un espace démocratique?

Je vivais en Islande lorsque le débat sur la Constitution Européenne enflamma la société française voilà une petite dizaine d'années. Ardent défenseur d'une intégration plus intime du continent, je plaidais ouvertement pour le "oui" au référendum. Quand les "non" français et néerlandais sortirent des urnes, je ravalai mon orgueil, me raisonnant à l'idée qu'il fallait respecter la volonté des peuples souverains.
Peu après, je sentis ma raison emportée dans une étrange cavalcade. Le président Sarkozy entra en scène et mitonna avec ses homologues le mini-traité qu'on appellerait bientôt «Traité de Lisbonne». Le texte de la constitution, à peine enterré, nous revenait sous une version légèrement amendée et entra en vigueur dans un climat d'atterrement lequel passerait pour de l'apaisement.
Je pouvais me réjouir de voir mon idée triompher, et, en effet, j'affichais une satisfaction de façade: un président européen et une diplomatie, une monnaie et une représentativité citoyenne revisitée, tout concourait à consacrer le nouvel État-Continent que j'appelais de mes voeux. Pourtant, il lui manquait l'essentiel: la légitimité que lui refusaient deux référendums. On nous rejouait Maastricht où l'on intima au citoyen l'ordre de revoter pour satisfaire à l'institution.
Le classisant que je suis, ne manquait pas d'y revoir les poulets sacrés de Rome que les prêtres affamaient pour que leur appétit rendît les présages favorables aux généraux. A la même époque, que d'entrailles ne consultait-on pas pour en tirer de bons augures? Or, au niveau européen, la stratégie est désespérément répétitive: nous vivons une situation critique qui nécessite telle ou telle ratification sans quoi nous courons à la ruine. Si le citoyen vote mal, on le priera de relire sa copie et s'il devait s'entêter, on se passerait de son avis pour entériner le texte.
Je ne suis ni historien ni politologue. Néanmoins, je ne puis m'empêcher de constater cette dépossession du citoyen par rapport aux grands enjeux. Et il y a pire. Parlons du parlement européen. Saviez-vous qu'il ne possède pas l'initiative des lois alors qu'il est la seule instance élue directement par le citoyen? Il travaille sur les textes que lui soumet la commission européenne constituée de membres désignés par les États membres et consacrés en aval par un vote. Les portefeuilles des commissaires font l'objet de tractations entre les gouvernements, loin du citoyen, puisque entre lui et le commissaire, il faut compter deux échelons intermédiaires (parlementaire et gouvernemental). Or la majorité des lois émanent de cet organe. Le rôle des parlements nationaux? Il se réduit à l'inscription de la législation européenne dans le droit local.
Il ne s'agit pas pour moi de remettre en question les bienfaits de l'intégration européenne, mais, au contraire, d'interroger sur la pertinence de sa construction en termes de démocratie. Plus le temps passe, plus je m'inquiète de l'hydre que nous engendrons sur l'autel de cette fuite en avant: une crise économique qui a sacrifié la Grèce, une incapacité à gérer notre politique migratoire, un rançonnage des pays de l'Espace Économique Européen condamnés à inscrire l'acquis communautaire dans leur législation et à participer au budget pour garder un accès à nos marchés, une vie politique nationale réduite à un niveau organisationnel puisque les enjeux se jouent plus hauts, une tolérance coupable des dérives autocratiques de certains dirigeants.
Et quand quelque peuple s'interroge sur les raisons de leur appartenance à l'Union, on agite le chiffon des rétorsions économiques, comme si le débat citoyen devait éviter ces questions à la manière de tabous. À ce régime, j'en viens à me demander si ceux qui aspirent au Brexit, ne sont pas pour certains mus par une saine réaction démocratique.

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