Crise de la dette ou manque de courage politique

Au risque de passer pour l'avocat du diable, j'incline de plus en plus à croire que la l'actuelle crise de la dette constitue une réelle chance pour nos vieux pays européens. Naguère, le gouvernement chinois nous invitait à faire le ménage dans nos maisons. Certes, les conseilleurs ne sont pas les payeurs, mais une incitation à recouvrer le bon sens demeure toujours bonne à prendre.
Car, à y bien regarder, qu'est-ce que la crise de la dette sinon un refus des investisseurs à accorder leur confiance à nos économies en état de surendettement?

Gérer nos Etats en bons pères de famille
Au père de famille, on ne conseillerait jamais de répondre au surendettement par de nouveaux emprunts. Or c'est exactement la potion que nous aimerions prescrire à nos pays: les taux s'envolent? On évoque la création d'eurobonds pour les réduire mécaniquement. La Grèce ne peut plus emprunter? On lui délègue une improbable Troïka afin de lui tendre, telle une carotte, un surcroît de crédits.
Que je sache, dans un ménage, lorsque le surendettement guette, il n'y a que trois solutions: on peut vendre des effets pour rembourser une créance, mais ce procédé ne résout rien sur le long terme. Par ailleurs, on peut encore soit augmenter ses recettes en travaillant davantage, soit tailler dans les dépenses.
Or nous constatons que, depuis le début de la crise, aucun gouvernement européen - pas même l'Allemagne - n'a réussi à équilibrer ses finances publiques. On a pu lire que nos économies sont droguées à la dette: je crains d'y voir plutôt un manque de courage politique. J'aimerais ici me pencher plus particulièrement sur le cas de la France avant de revenir en Grèce.
Une crainte suicidaire de l'impôt
Depuis l'élection de Nicolas Sarkozy, il sévit en France une haine viscérale de l'impôt: celui-ci étoufferait l'activité et est souvent accusé d'être dépensé sans discernement par l'Etat. La diminution de la pression fiscale est, dès lors, devenue un credo: modification de l'ISF, bouclier fiscal, défiscalisation des heures supplémentaires, TVA réduite dans la restauration... Autant de réformes que le gouvernement retire une à une au fur et à mesure que la crise s'intensifie, et, avec elle, le besoin d'argent frais. Pour ma part, je considérerais au contraire que la situation périlleuse de nos finances publiques aurait exigé, comme prérequis, une hausse provisoire massive de la fiscalité afin de parer au plus pressé et de nous libérer des tempêtes que nous imposent les marchés.
Pour un impôt de crise
Ne pourrions-nous pas lever un impôt de crise pour équilibrer nos comptes et nous laisser le temps de restructurer notre économie? De même, l'évidence même ne dicte-t-elle pas de supprimer au moins provisoirement toutes les niches fiscales le temps que le pays retrouve un peu de sérénité?
Bien sûr, une hausse provisoire et massive des impôts ne suffirait pas, et ne serait pas productive sur le long terme. Celle-ci doit d'emblée être liée à un audit général de nos dépenses sans que l'on se voile la face.
Tailler dans les dépenses à bon escient
Ne trouvez-vous pas étrange que les Départements dont le rapport Attali conseillait la suppression, soient toujours présents à l'instar d'une constellation d'observatoires d'experts, tandis qu'une quarantaine de lycéens sont contraints de se masser dans des locaux exigus? Ce n'est certainement pas dans ces conditions que l'on formera correctement les cadres de demain! Mais je m'engagerais ici dans un sujet qui mériterait à lui seul plusieurs articles.
L'immobilier - un levier économique négligé
Nous versons des milliards en allocations logement dont bénéficient des gens qui travaillent, mais qui ne peuvent payer un loyer dans le secteur privé à cause du prix excessif de l'immobilier. Cette situation est ubuesque: la fonction régalienne de l'Etat impose à ce dernier de prendre les mesures nécessaires pour que les citoyens puissent vivre décemment de leur travail. Plutôt que de transformer le travailleur en un allocataire, il serait de meilleur méthode d'encadrer le prix des loyers.
Et c'est là, entre autres, je crois, que nous abordons un sujet douloureux: dans la France des propriétaires, on n'aimerait pas toucher aux revenus de l'électorat... Faut-il croire qu'il y aurait là des visées électoralistes? je vous en laisse seuls juges. Pourtant, encadrer les loyers permettrait de libérer du pouvoir d'achat pour les locataires qui le réinjecteraient l'économie: le commerce en tirerait profit et, partant, les recettes de la TVA. D'une pierre deux coups, on soulagerait les finances publiques d'une part des allocations versées, et l'on donnerait un coup de fouet à la consommation et aux rentrées fiscale. Bien plus, si les loyers des commerçants baissent, on peut espérer une décélération de l'inflation, et même une baisse des faillites. Dans la foulée, on pourrait même escompter un effet bénéfique sur l'emploi: un artisan qui paie un loyer moindre, engrange plus de trésorerie pour lui permettre de passer les aléas conjoncturels et d'embaucher ensuite.
Compétitivité
De même, je suis terrorisé par l'aveuglement qui frappe nos dirigeants. Depuis longtemps, on évoque la baisse de notre compétitivité. Elle est réelle et mise en chiffres dans les rapports hebdomadaires publiés par le Banque de France sur les indicateurs clés de la Zone Euro. A l'heure où une crise terrible frappe le monde, un rétablissement rapide de notre compétitivité s'impose afin de nous permettre d'augmenter nos exportations et, donc, d'équilibrer notre balance commerciale.
Si l'on peut comprendre que la Gauche ait, en son temps, parié sur les 35 heures, il serait temps de sonner l'alarme et de reconnaître qu'au moins provisoirement, nous ne pouvons pas nous autoriser un tel luxe quand nos voisins dépassent la semaine des quarante heures. Certes, une telle proposition serait un suicide électoral, mais le politique qui augmenterait le temps de travail de 35 à 37 heures doperait la productivité de plus de 3%!
Pétrole
Mais pour rétablir notre balance commerciale, il ne suffit pas de soigner nos exportations. Je suis étonné que personne ne mette le doigt sur ce qui me semble une évidence: l'état de nos économies ne serait-il pas inversement proportionnel au prix du baril de pétrole? Car à chaque fois que nous faisons le plein d'essence, à chaque fois que nous remplissons une cuve de gasoil de chauffage, nous provoquons une hémorragie de devises. Nous devrions, par conséquent, tout mettre en oeuvre pour repenser nos transports. Au lieu de cela, la SNCF augmente, avec la bénédiction gouvernementale, ses tarifs de manière insoutenable pour l'usager qui se tourne vers la voiture quand il a la chance d'en posséder une! De même, le développement des énergies alternatives devraient devenir une priorité européenne. On parlait naguère de pétrole synthétique ou d'algocarburant... Que sont ces projets devenus à l'heure où nous devrions nous mobiliser? Et même si ces alternatives sont coûteuses, même si elles ne compenseraient, pour l'heure, qu'une part de notre consommation, ne gagnerions-nous pas, au final, à ce qu'elles soient produites en Europe et, donc, pourvoyeuses d'emplois? Nous assurerions, au fur et à mesure du développement de ces secteurs, notre autonomie énergétique, une ré-industrialisation de bon aloi, un rétablissement de notre balance commerciale.
Non, nos gouvernants préfèrent nous endetter davantage...
Financer notre ré-industrialisation
Etrangement, le thème de la ré-industrialisation n'a fait qu'une percée récente dans la campagne présidentielle balbutiante lorsque François Bayrou en fit un fer de lance. Il est étonnant qu'on ne l'ait pas évoquée plus tôt. Une telle évidence n'a réussi à passer inaperçue qu'à cause de l'endettement qui nous donnait l'illusion de notre aisance: en réalité, l'on n'est riche que de ce qu'on fabrique. Au lieu de cela, nous faisons venir du bout du monde des produits pour notre usage quotidien, lesquels sont fabriqués, parfois, dans des conditions sociales et environnementales ne correspondant guère à nos critères. Les politiques aiment à répondre que nous ne pouvons rivaliser avec les pays à bas salaires et que nous sommes tenus par l'OMC. Et au nom de quel principe ne pouvons-nous dénoncer des accords lorsqu'ils font peser une menace sur l'équilibre de nos économies? Imposons des taxes carbone à l'entrée du territoire de l'Union Européenne sur les marchandises qui ont dû traverser la terre et affectons-en le produit au développement durable! Ainsi ferons-nous d'une pierre deux coups: nous stimulerons notre propre économie et donnerons un signal fort à nos partenaires. Certes, des dents grinceront, mais le statu quo actuel est-il viable?
Manque de courage politique
De toutes les solutions que j'évoque ici (encadrement des loyers, taxe carbone, augmentation provisoire des impôts et du temps de travail), aucune ne met les finances publiques à mal, mais toutes auraient, dans un premier temps, le désavantage de mécontenter l'opinion publique, et donc, d'hypothéquer les chances de réélection de la droite actuellement au pouvoir. Nos gouvernants ne manqueraient-ils pas singulièrement de courage politique, voire de sens civique?
Des marchés à la dérive
J'en viens à croire que les marchés s'inquiètent plus de l'absence de vrai capitaine aux commandes du bateau Europe que de l'état réel de nos économies. Les mouvements erratiques des grands indices attestent d'une perte totale de sens commun: comment peut-on s'imaginer que des entreprises plus riches que des pays puissent du jour au lendemain s'apprécier ou perdre plus de 5% de leur valeur. Nous frôlons d'autant plus l'absurdité que celle-ci perdure: depuis bien longtemps, nous devrions réglementer cette spéculation ridicule et délétère. La bourse doit redevenir un outil d'investissement et de financement des entreprises. Certes, il s'y est toujours trouvé de la spéculation, mais ce qui est à la marge, ne doit pas devenir une vocation! Car ces entreprises sont aussi nos emplois: non, on ne doit pas pouvoir faire chavirer nos fleurons au gré de caprises. Investir dans une entreprise est chose sérieuse, mais le passage d'ordres informatiques nous a fait perdre ce point de vue. A nouveau, l'on pourrait stabiliser les marchés en imposant un temps de détention minimal des actifs afin d'éviter ces allers-retours intempestifs. Et il y a fort à parier que si la France et l'Allemagne parvenaient à s'entendre sur une telle mesure, on se créerait peut-être des dégagements provisoires, mais la sérénité acquise à ce prix rendrait leur sérieux aux places de Paris et Berlin.
L'hystérie du cas grec
Une hystérie similaire tourne autour de la crise grecque. On en viendrait à croire qu'un défaut de paiement grec entraînerait la fin de la Zone Euro. Que je sache, l'Etat de Californie autrement plus puissant économiquement que la Grèce, a fait défaut plusieurs fois sans que la Zone Dollars n'ait éclaté. Que des banques perdent de l'argent en Grèce est une possibilité, mais n'est-ce pas le risque que court tout établissement commercial? Il y a fort à parier que la cacophonie qui règne autour de la Grèce dans nos hémicycles suscite plus de crainte que le malade lui-même.
Conclusion
Cet article pourrait se résumer en peu de mots: puisque nous ne pouvons plus nous endetter, il faudra bien que nous parvenions à réorganiser nos économies en puisant dans nos propres ressources. Néanmoins, il semblerait que nos élites, arrivées au pouvoir alors que commençait la spirale de l'endettement, dépensent plus d'énergie à laisser perdurer des habitudes de mauvaise gestion plutôt que de refonder nos pays ébranlés par la crise. L'électeur devrait en prendre son parti et exiger davantage de ses élus lors des échéances prochaines!

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