Jacqueline de Romilly ou la valeur de l'humanisme

Ces dernières semaines, nous nous sommes montrés peu prolixes. De même que nous l’indiquions dernièrement dans l’éditorial de Minerve lors de notre publication du 1e décembre, un tourbillon médiatique, déferlant sur le monde depuis peu, constituait la raison principale de ce silence: la crise économique tournant à la crise de l’euro, l’incapacité de la Belgique, membre fondateur de l’Union Européenne, à former un gouvernement, les révélations de Wikileaks et l’interpellation de son fondateur, ainsi que la montée de l’Islamisme avec pour corollaire l’émergence politique de Marine Le Pen, toute l’actualité semble s’affoler.

A l’heure où nous couchions ces lignes, nous venions d’apprendre le décès de Jacqueline de Romilly, grande dame de lettres s’il en fut, défenseur acharné de l’hellénisme, savante et humaniste. Cette nouvelle nous a bouleversés: nous perdons quelqu’un de précieux dont l’oeuvre a toujours visé à mettre en lumière ce que notre culture a de meilleur. Et, au-delà de l’oeuvre même, c’est la méthode des humanistes qui se rappelle à nous quand nous pleurons sa représentante: dignité, sérénité, esprit d’analyse, précision, honnêteté, humilité, ténacité... Tant de qualités dont se parait Jacqueline de Romilly sans cet orgueil démesuré, cette hybris, qu’elle dépeignait si bien chez l’antique Alcibiade.

Jacqueline de Romilly a passé sa vie à étudier les racines de notre histoire et de notre civilisation, et sa mort, tout naturellement, nous amène à réfléchir sur ce qui nous fonde, ce à quoi nous tenons, ce sur quoi nous voulons bâtir notre avenir. Ainsi la tragédie grecque, au même titre que le personnage d’Alcibiade, nous apprend que la démesure ne peut être l’apanage de l’homme de bien, ni ne peut lui fournir d’assise durable. Cette hybris, nous la retrouvons partout, et c’est probablement elle qui trouble notre bonne compréhension des phénomènes actuels qui agitent notre société.

Car la crise bancaire n’a d’autre racine que cette course au gigantisme, fût-il bâti sur le crédit: l’hybris. La crise de l’euro? L’incapacité de nos gouvernements à gérer nos finances publiques et, pour sauver la face, le zèle à masquer leur incurie par l’endettement des pays: l’hybris. L’affaire Wikileaks? Le choc de deux démesures: celle d’une Amérique qui essayait de couvrir ses crimes de guerre, et d’un homme pour qui l’information peut s’acquérir sans souci de déontologie. L’hybris. L’incapacité de la Belgique à former un gouvernement? La prétention d’un nationaliste à bloquer un pays pour faire passer en force une réforme alors que les élections lui en donne pas la majorité nécessaire. L’hybris. L'islamisme? L’aspiration d’ultra-religieux à s’affranchir de ce que la spiritualité a d’individuel pour dicter, de gré ou de force, des règles irréductibles à la raison et non négociables à des sociétés laïques. L’hybris. Le retour de l’extrême droite? La réponse brutale et sans nuance aux angoisses du temps dont aucun politique n’a osé relevé les défis jusqu’à présent. L’hybris. On le voit, l’outrance est partout et les attitudes raisonnées plus que jamais difficiles à adopter.

Et si nous tentions d'analyser ces problèmes avec plus de simplicité... Car à supposer que nous banques soient incapables de se gérer seules, il faut qu’elles tombent sous le contrôle des états. Et si les budgets de nos états sont déficitaires quand nous ne voulons pas réduire nos dépenses, nous devons augmenter nos impôts. Si l’Amérique rougit de ses secrets, il convient qu’elle légifère clairement pour les proscrire. Si des informations demeurent dangereusement confidentielles, que les médias alertent l’opinion des risques de dérive et que celle-ci fasse pression sur ses élus pour réclamer la transparence. Quant à la Belgique, puisse-t-elle se rappeler les fondements de la démocratie plutôt que de chercher à tout prix ces consensus qui font d’elle actuellement la risée de l’Europe. L'islamisme? Que nos élus se saisissent des dérives obscurantistes de ceux qui bafouent nos lois et nos droits fondamentaux, et les châtient en rappelant que dans l’Union Européenne, les Droits de l’Homme s’appliquent quelles que soient les opinions philosophiques des citoyens concernés, et que, par principe d’égalité, nul ne peut se prévaloir d’une confession pour obtenir des avantages que d’autres ne pourraient demander. Et puissions-nous laisser en paix les malheureux fidèles respectueux de nos lois que l'opprobre de certains contaminent sans raison. Car, en fin de compte, nous sommes humains et rien d'humain ne nous est étranger: ce que nous, hommes, faisons, nous pouvons le défaire, l'amender, le corriger. Nos outils? Nos élus, nos dirigeants, nos administrations, que nous payons pour organiser notre société en accommodant une place à chacun sans empiéter sur la liberté de l'autre. Oui, nous ne garantirons le bien commun que si nous acceptons de réaffirmer les principes de nos constitutions et le primat de nos lois démocratiquement votées sur les particularismes.

Bien sûr, nous n’avons aucunement l’intention de proclamer ici que nous possédons la solution à tous nos maux, ni que les remèdes seront aisés à administrer, mais dans tous les cas, il nous semble important de rappeler que nous ne parviendrons pas à résoudre les problèmes de notre civilisation si nous ne sommes pas au clair non seulement avec nos institutions, mais aussi notre passé, notre culture, nos aspirations et notre analyse de l’actualité.

Plus que jamais, des femmes comme Jacqueline de Romilly peuvent nous servir d’exemple à l’instar des Simone Veil, Marie Curie, Élisabeth Badinter, Simone de Beauvoir, Coco Chanel, femmes libres qui, transcendant les clivages du genre, ont montré que la liberté s’acquiert au prix du travail et de l’humanisme, que tout peut être remis en question au moyen de la raison, que l’éducation affranchit et grandit l’homme, que la tyrannie du mâle ou des leaders charismatiques n’est rien pour ceux qui se revendiquent des Lumières. Car ces femmes, celles qui nous ont bercés et nous ont éduqués, ont été nos grands-mères, nos mères, nos tantes et nos soeurs, nos amies, nos professeurs, nos médecins, nos élues, constituent l’un des plus beaux joyaux de notre culture: l’idée que l’humain ne fait qu’un en dignité et a toujours eu raison de ses prétendues limites. Oui, Jacqueline de Romilly appartient désormais à la lignée trois fois millénaire des grands esprits européens: Thucydide, Aristote, Lucrèce, Tacite, Montaigne, Shakespeare, Voltaire, autant de noms dont nous ne pouvons rougir.

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