Zone euro – les réformes sans les déficits

Dans ses éditions des 11 et 12 mai 2010, le quotidien français Le Monde a largement couvert le plan de sauvetage de la zone euro qui vient de naître le week-end dernier sur fond de crise aiguë. Désormais, si le plan entre en fonctionnement en l'état, les pays de la zone euro qui ne parviendraient plus à se financer sur les marchés, pourraient demander l'aide de la commission européenne. Celle-ci pourrait lever jusqu'à 60 milliards en son nom propre en mutualisant la signature d'autres pays de l'Union. En ajoutant prêts bilatéraux et aide du FMI, ce n'est pas moins de 750 milliards qui seraient mis à la disposition de pays en difficulté. En contre-partie, les états qui bénéficieraient de ces prêts de substitution, devraient -intervention du FMI oblige- accepter des plans drastiques de restructuration budgétaire. Enfin, la BCE a décidé d'un programme de rachat des titres obligataires d'états en désamour avec les marchés.
Au-delà de cette victoire à la Pyrrhus sur les marchés, on saluera peut-être la naissance aux forceps d'un embryon de marché obligataire européen, puisque, maintenant, il s'agit bien des institutions européennes qui accèdent au crédit, alors que ce privilège était naguère dévolu aux seuls états. De fait, comme nous le signalions plus haut, ce dispositif entérine une forme de mutualisation des signatures souveraines, ce qui correspond à un pas de géant dans l'intégration européenne. En effet, on pourrait s'attendre à ce que les écarts de taux entre les états se réduisent progressivement dès lors que le défaut de paiement connaitrait une parade par l'intermédiaire d'une intervention de la commission. D'ailleurs, on peut même se demander ce qu'il adviendrait si un état réputé vertueux, au sens où il respecterait les conditions d'un endettement faible et d'une stricte orthodoxie budgétaire, venait à pâtir une crise spéculative du financement: à supposer qu'il ait recours au plan désormais à disposition, ses finances étant saines, il n'aurait pas à souffrir de la rigueur exigée, et l'on glisserait vers une banalisation du financement supra-national. Mais, pour l'heure, ce scénario n'est pas d'actualité, et le plan mis en place demeure un garde-fous contre les marchés, une planche de salut pour les états, mais aussi un outil radical de discipline budgétaire.
Le public ne s'y est pas trompé: la Grèce fait figure de repoussoir et tous les états européens se lancent dans de vastes campagnes d'assainissement des finances publiques, autrement dit, des programmes de rigueur, même si le mot reste tabou. Pour ma part, je trouve que l'OFCE, par exemple, leur fait un mauvais procès. Certes, la crise n'est pas terminée, mais l'accès au crédit est devenu risqué. Il est clair désormais que les écarts de compétitivité entre les pays de la zone euro ont été niés au prix de finances publiques trop longtemps déficitaires et, donc, d'un endettement rapide. Ce mode de financement n'est plus possible aujourd'hui, et le signal envoyé par les marchés si illégitimes ou iniques qu'ils paraissent, n'en demeure pas moins clair: les acteurs ne veulent plus acheter la dette des états, et quand celle-ci devient trop risquée à leurs yeux, elle fait l'objet d'attaques. Certes, on ne peut tolérer cette surpuissance; certes, il faudra y remédier; certes, la spéculation (strictement lucrative) a pris le dessus sur l'investissement (constructif); mais la réalité n'en demeure pas moins: nos états ne peuvent plus s'endetter. Il faut, donc, revenir à des budgets équilibrés dans les plus brefs délais.
Et cela fera mal, car non seulement, nous devons résorber la dette ancienne, mais, de plus, nous devons mener les réformes structurelles par temps de crise. Mais, pour nous consoler, nous pouvons aussi considérer qu'il s'agit là d'un mal pour un bien. Car bien qu'on remue le spectre d'une croissance condamnée à être brisée durablement, une bonne part de l'activité et de l'apparente richesse récente n'était due qu'à l'endettement et à la spéculation qu'en faisaient à la fois les états (13e et 14e mois des fonctionnaires en Grèce par exemple) et certains secteurs de l'économie (immobilier espagnol, e.g.). Les années qui viennent, devront permettre d'assainir les finances, mais aussi de revenir à la raison dans ces mêmes secteurs.
En effet, même en France, pays réputé pour la qualité de sa note souveraine, plusieurs pans de l'économie semblent en proie à un accès de folie depuis plusieurs années. L'exemple de l'immobilier, sans qu'il ait atteint les sommets espagnols, éclairera notre propos. Car si le salaire d'un travailleur ne suffit plus à loger ce dernier décemment à une distance raisonnable de son lieu de travail, et que notre homme a besoin de faire appel à l'aide de l'état (aide au logement ou HLM), nous sommes en droit de nous demander si ce n'est pas davantage le marché de l'immobilier qui doit être régulé. En période d'inflation immobilière, la solidarité nationale doit-elle vraiment payer pour compenser, voire alimenter l'inflation du prix des loyers par des subventions (aide ou construction de HLM qui opère une césure dans le tissu social entre bénéficiaires et autres citoyens)? Il n'est, d'ailleurs, pas respectueux de notre travailleur ni de son travail, que de faire de lui un assisté. En bonne hiérarchie des valeurs, la société devrait s'organiser de manière à permettre aux travailleurs de vivre décemment de leur travail, et non les renvoyer à l'assistanat même les mesures existantes partaient d'un bon sentiment.
Le vrai problème réside ici: trop longtemps, les états ont rejeté la responsabilité, qui sur une Europe lointaine, qui sur les marchés. Pourtant, ces mêmes états siègent démocratiquement dans lesdites institutions, et abritent les mêmes marchés. L'heure est donc venue pour nos dirigeants de prendre leurs responsabilités, et la France, pour revenir à notre exemple, serait bien avisée de songer sérieusement à une forme de régulation des prix de l'immobilier. Il suffirait de quelques années où l'on plafonnerait l'indexation des loyers à un niveau inférieur à celui de l'inflation ou des revenus pour retrouver un équilibre décent.
Dernièrement, je m'ouvrais d'une idée concernant l'Islande où la grande pauvreté et une inflation galopante poussent nombre de gens vers l'aide alimentaire. En France aussi, où l'inflation et l'augmentation des denrées demeurent des antiennes qui visent régulièrement la grande distribution, on pourrait imaginer une régulation des prix (comme on le fait pour les livres) sur quelques produits de bases subsidiés à la production (lait, oeufs, farines...). Ainsi, dans sa fonction régalienne, l'état organiserait la rétribution des producteurs et des distributeurs, ainsi que des prix accessibles au plus grand nombre. En revanche, les prix des denrées transformées resteraient libres: ce procédé permettrait à chacun d'apprécier la part du travail de transformation du produit et rendrait plus de lisibilité dans les linéaires.
D'ailleurs, à l'heure où des milliards ont été injectés dans le système financier, où l'euro a baissé, où la BCE procède au rachat de dette souveraine, on peut s'attendre à un retour de l'inflation. Celle-ci a généralement pour conséquence de réduire la valeur des actifs. Ainsi, plutôt que de la redouter, peut-être pourrions-nous la contrôler et la mettre à profit pour remettre le travail à l'honneur et renvoyer la spéculation pure à ses mirages.
Néanmoins, un contrôle des prix et le retour de l'inflation ne suffiraient pas à nous soulager de maux structurels. Car si le plan de sauvetage de l'euro a paré au plus pressé, il faudra aussi s'attaquer au coeur du problème pour que les marchés retrouvent leur fonction première: favoriser l'investissement. A ce titre et ainsi que je l'écrivais récemment, je crois que l'Union européenne possède la taille critique pour imposer un temps minimal de détention des actifs, car la dématérialisation d'abord, puis le courtage en ligne, et le trading d'une manière générale ont tellement accéléré les mouvements qu'ils en sont devenus erratiques, plus irrationnels que jamais, ridiculement grégaires (puisque chacun utilise les mêmes modèles), et si instables qu'ils parasitent davantage l'économie réelle qu'il ne la finance. De même, et il s'agit aussi d'un tabou, il faudra se résoudre à taxer -même symboliquement- les transactions: ceci réduirait les aller-retours et permettrait de responsabiliser un minimum certains investisseurs qui semblent oublier que lorsque les parts changent de mains, il s'agit aussi de l'activité et des hommes qui la produisent. En cela, on ne ferait que rétablir une certaine justice fiscale: ne taxe-t-on pas l'immobilier lorsqu'il change de propriétaire? D'ailleurs, le produit de ces taxes permettrait de financer la création d'entreprise ou le développement d'activités d'une manière plus générale. Enfin, dans le but de rétablir une juste appréciation de la valeur du travail, il faudrait qu'on décide de l'attribution minimale qui doit être faite des bénéfices des entreprises: en tant qu'investisseur, on doit recevoir un dividende, mais le travailleur doit aussi obtenir une participation aux bénéfices qu'il a dégagé, de même que l'investissement dans l'outil de travail lui-même doit être assuré. On le voit: il ne s'agit pas de désigner ni les bons ni les mauvais, mais, au contraire, de rétablir l'équité sociale.
De telles actions ne pourraient bien entendu se limiter à la France seule ni à aucun état isolé au sein d'une zone aussi intégrée que la zone euro, mais attendu que celle-ci a pris malgré elle le train d'une gouvernance économique, cette dernière devrait être l'occasion d'un vaste chantier communautaire. En quelque sorte, la gouvernance économique ne saurait faire l'impasse sur l'élaboration d'une Europe sociale au sens où il n'est pas de science (l'économie en l'occurrence) qui ne puisse être mise au service du citoyen.

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