Le “Meilleur Parti”, un démagogue à la mairie de Reykjavik?

La victoire écrasante remportée samedi 29 mai 2010 par le “Meilleur Parti” (Besti Flokkurinn) de Jón Gnarr lors des élections locales islandaises, passerait presque pour un non-événement. Crédité, jeudi 27 mai 2010, de plus de 30% des intentions de votes par le sondage paru dans Morgunblaðið, le principal quotidien islandais, le nouveau parti semblait promis à une entrée fracassante à la mairie de Reykjavík. Et c’est effectivement ce qui s’est produit: d’après le site de RÚV (chaîne de télévision publique), remportant 6 sièges sur les 15 à pourvoir, Jón Gnarr a éclipsé tous les partis traditionnels: parti de l’Indépendance (droite – 5 sièges), les Sociaux-Démocrates (gauche – 3 sièges), les Ecologistes (1 siège) et le parti du Progrès (centristes – pas de siège).
Dans un pays qui ne compte qu’un peu plus de 300000 habitants, et dont la seule capitale concentre plus de la moitié de la population, la mairie de Reykjavik, avec ses 85808 électeurs, possède une représentativité nationale exceptionnelle, et l’émergence d’un nouveau parti, dans le climat de crise économique actuelle, est, forcément, lourde de sens. Et nous sommes effectivement en droit de nous demander pour qui et pour quoi les Islandais ont voté.
Créé il y a quelque six mois, le “Meilleur Parti” fédère, entre autres, autour de son leader, Jón Gnarr, artistes et simples citoyens, désireux de dénoncer l’incompétence, l’inertie, voire la malhonnêteté de certains dirigeants, et, partant, la paralysie des institutions politiques actuelles. Le mouvement s’est d’emblée inscrit dans le burlesque en se faisant l’avocat du diable, et le credo pourrait dans une certaine mesure se résumer à: “Le Meilleur Parti sera peut-être aussi incompétent que les autres, mais au moins, il sera amusant”. D’ailleurs, les promesses électorales, épinglées par Cyberpresse, se voulaient volontairement loufoques: on a pu voir Jón Gnarr s’engager à la distribution gratuite de serviettes dans les piscines de Reykjavik ou au don d’un ours polaire au zoo.
Le personnage de Jón Gnarr, acteur comique de son état, a donc su rassembler autour de lui un grand nombre d’Islandais, même si certains étrangers se montrent plus réservés quant à l’humour, parfois douteux, de notre homme, ainsi qu’on le découvrira dans l’article que Grapevine consacrait à une interview du leader: aucune ligne directrice n’apparaissant clairement, nos confrères avouent ne savoir que penser d’un tel parti. Car au-delà de la dimension burlesque, au-delà de la provocation qui peut s’avérer saine quand elle secoue des institutions languissantes (pensons à Coluche en France), le Meilleur Parti entre à la mairie de Reykjavík pour quatre ans dans un climat de crise aiguë et d’extrême détresse humaine.
Jón Gnarr se définit comme un anarchiste surréaliste (sic), dénonce toute forme de taxation comme inique, appelle à une Révolution Culturelle, dont nous espérons qu’elle n’aura rien de comparable avec son homologue chinoise, proclame la mort du système islandais… Soit! Mais où souhaite-t-il mener la ville? Et quand il appelle à un grand nettoyage de printemps, n’y aurait-il pas matière à s’inquiéter? En effet, à supposer que cette déclaration vise des malversations, il revient à la justice de s’en saisir aussi longtemps que la séparation des pouvoirs prévaudra. Au contraire, si elle vise des personnalités considérées comme usées par le pouvoir, la seule élection de nouvelles figures a vocation à résoudre le problème… Ainsi peut-on craindre que rien n’ait été réellement réfléchi au Meilleur Parti. Elus sans programme réel, à moins que la parodie de “Simply the Best” de Tina Turna n’en tienne lieu, les heureux candidats n’en seront pas moins au pouvoir…
La victoire du Meilleur Parti est, en effet, symbolique de la crise des valeurs qui règne en Islande. Les institutions n’inspirent plus la confiance, et les partis en place n’ont pu proposer de solutions neuves. Mais si beaucoup viennent d’accorder leur suffrage à Jón Gnarr, si le côté cocasse du personnage et de l’initiative peut prêter à sourire un temps, les Islandais n’en ont pas moins élu un authentique démagogue au sens le plus étymologique du terme! Car ce qui a séduit chez le personnage, c’est la dérision, les moqueries, les critiques du pouvoir, sa chanson, des formules simplistes telles que “Révolution Culturelle” ou “Nettoyage de Printemps”… Cette dernière assertion nous autoriserait même à craindre un dérive populiste du mouvement puisqu’il s’en prend ouvertement aux élites en place. Quant au programme sur lequel on puisse le juger plus tard, rien n’est livré à notre appréciation. Un homme élu sur l’autel du mépris des institutions, et dont le mandat, ne reposant sur aucun programme, ressemble plus à un blanc-seing qu’à une mission… Il a été porté à la mairie en soufflant sur les braises de la rancoeur plus qu’en proposant une solution originale.
Peut-être, Jón Gnarr parviendra-t-il à échafauder un programme et à insuffler un nouveau projet dans une ville qui peine à se trouver une raison d’être, mais, pour l’heure, il faut admettre que les électeurs ont acheté un “chat dans un sac” et que, d’ailleurs, Jón Gnarr ne s’est pas présenté différemment. Cependant, nous ne pouvons nous empêcher de penser que l’Islande aurait peut-être plus besoin d’une personnalité prête à réaffirmer l’état de droit et à garantir la pérennité des institutions démocratiques pour bâtir un projet d’avenir, plutôt que d’élus fondant leur légitimité sur la dérision du passé?

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