Islande-zone euro: nécessité fait loi...

Les années que nous passons en Islande, s'avèrent, décidément, bien singulières. Lorsque nous sommes arrivés le 31 juillet 2008, nous ignorions qu'une crise économique d'une ampleur inédite se préparait et allait emporter deux mois et quelques jours plus tard le mirage de l'Islande fortunée, et, avec lui, les illusions dont nous nous bercions au sujet des succès de la société viking: en dernière analyse, elle ne différait pas particulièrement de la plupart des pays que nous connaissions déjà... Non, le resserrement des liens sociaux dû à sa faible population, très homogène du fait de l'insularité, ne la préservait nullement des affres de la cupidité. Au contraire, l'enrichissement rapide que venaient de connaître les Islandais, encourageait l'émergence d'une classe de nouveaux riches dont les châteaux, boursoufflés à l'air de l'endettement, se dégonflent désormais comme de ridicules baudruches. Quant à la majorité des autres, par souci de préserver la face, ils se sont peu ou prou sur-endettés afin de s'offrir les atours de la richesse faute de la posséder en propre. A la marge, on trouve encore un frange de riches pêcheurs dont la morgue persistante dans l'effondrement du pays ne laisse rien augurer de bon des valeurs qui étayent cette société: l'on se vante de partir en Floride et si l'on offre une voiture de prix à ses gamins gâtés, on veille à ce qu'ils pavanent au volant de leurs joujoux sous les yeux de ceux qui ont tout perdu.
Bien sûr, il restait bien des gens raisonnables -les seuls, probablement, à rougir de la déroute,- mais ils seront mal payés de leur intelligence: ils s'acquitteront d'impôts qui iront renflouer les comptes d'une nation qui devra assumer les conséquences des malhonnêtes, des naïfs, des idiots faute d'avoir su les prévenir. Le contrat social est à ce prix: les intérêts supérieurs du pays doivent primer avant les intérêts particuliers... Il faut espérer que les Islandais en tireront les enseignements et que leur justice agira efficacement en empêchant les coupables de nuire encore, et en essayant de récupérer du naufrage ce qui peut l'être afin de dédommager ceux qui ont été lésés. Mais il faudra aussi que les gouvernants acceptent de répartir équitablement les richesses du pays (entre autres, les ressources halieutiques aux mains de quelques familles), demandent à tous de contribuer à l'effort, renforcent les institutions, les contrôles, les sanctions éventuelles à l'endroit de ceux qui tireraient un intérêt strictement personnel d'une position privilégiée.
D'ailleurs, les remous que connait actuellement la zone euro, n'ont pas d'autres origines: à force de fuir leurs responsabilités et de céder à la facilité de la déréglementation, beaucoup de dirigeants se sont entendus sur une Europe a minima, sans coordination, sans contrôle. Et maintenant que la tempête fait rage, nous voilà désarmés! A ce titre, l'inter-gouvernementalisme qui a prévalu dans la gestion de la crise tient autant à l'absence de visibilité des institutions européennes qu'au désir de certains chefs d'état d'apparaître comme des hommes ou des femmes providentiels. Paradoxalement, on doit demander aux états d'intervenir dans des domaines pour lesquels nous avions créé l'Union Européenne: monnaie unique, critères de convergence, marchés...
Les idéologies qui s'affrontaient dans les hémicycles, ne valent plus rien maintenant que la maison est en flammes. Naguère, les partisans du libéralisme répètaient que le marché s'auto-régule, tandis que leurs opposants le niaient. Or réduire le débat à ce niveau n'a plus de sens. Car ce à quoi nous assistons en Grèce, c'est un vaste mouvement d'auto-régulation! Les Grecs paient le prix fort d'une compétitivité déficiente qu'un manque de courage politique a voulu dissimuler par un un endettement malhonnêtement trafiqué. L'heure de l'addition a sonné, et le Grec de la rue paiera: on peut comprendre sa rage. Oui, le marché s'auto-régule en l'occurrence, mais le vrai débat n'était pas là et il nous a échappé quand on pouvait prévenir la crise: ce qui valait vraiment la peine d'être mesuré, c'était le coût humain, social, moral de la correction qui a lieu. Tous les citoyens ont élu des gouvernants locaux, nationaux, européens, paient des impôts pour diriger cette machine, et devront payer plus encore pour colmater des brèches que les responsables ont repéré trop tard. Oui, au fond, qu'importe que le marché s'auto-régule ou pas? Le fait est que les institutions doivent garantir la sécurité des administrés et amortir les chocs en cas de crise. Toutes ont échoué tandis que l'on débattait de doctrine.
Pour ma part, je me sens libéral au sens le plus étymologique du terme: j'aime ma liberté et je la veux la plus large possible. Mais j'ai conscience qu'une liberté sans frein peut verser dans la licence et que la licence est l'antichambre de l'abus. Aussi, pour être vraiment libre, faut-il des lois, des limites, des cadres, et il revient aux gouvernements de les fixer. Il faut croire que le travail n'a pas été fait puisque nos chefs d'état se rassembleront en urgence aujourd'hui pour confectionner dans la plus grande précipitation un dispositif susceptible de sauver l'euro de l'impudence de certains marchés et, plus particulièrement, de l'ouverture de la bourse lundi!
Oui, je suis un libéral, mais je suis proprement scandalisé! Et il me tarde d'être dans la solitude de l'isoloir! Car, si les bourses ne servent plus à investir dans des entreprises pour leur permettre de créer de la richesse et qu'il s'y trouve des acteurs qui abusent des libertés de négoce qui leur sont offertes, afin de déstabiliser une monnaie, non, ce n'est plus un bouclier qu'il faut confectionner contre ces gens! Ne faudrait-il pas les poursuivre pour abus de position dominante? Puisque nous possédons des lois anti-trust, ne devrions-nous pas briser ces fonds surpuissants? Ne devrions-nous pas taxer leurs bénéfices au moins au même niveau que ne l'est le travail?
Oui, je suis un libéral, mais j'ai conscience que ma liberté s'arrête là où elle commence à nuire: je ne puis accepter les dégraissages comptables qui jettent à la rue des travailleurs, ni les salaires de misère réservés à des jeunes de plus en plus diplômés, autant de contraintes imposées par certains gestionnaires peu scrupuleux cherchant à dégager le dividende record d'entreprises qu'ils lâcheront ensuite.
Car attention! Nous ne parlons pas ici du père de famille qui a acheté les actions de l'entreprise où il travaille. Nous ne parlons pas non plus de riches investisseurs soucieux de piloter en nouveaux stratèges des fleurons internationaux. Au contraire, il s'agit de gens payés pour écorcher la bête au moment où elle passe de main en main...
Les solutions que l'on pourrait apporter quand on aura éteint l'incendie? Je ne suis pas grand économiste, mais ne devrait-on pas s'entendre sur un temps minimum de détention des actifs? L'Europe n'a-t-elle pas la taille critique pour instaurer une taxe Tobin sur les négociations effectuées sur son territoire? Que ne taxerait-on pas le fruit de ces tradings pour aider à la création des PME? Car, somme toute, il n'est pas de géant qui ne soit né de l'audace et du talent d'un créateur d'entreprise. Enfin, ne faudrait-il pas accepter qu'un minimum d'inflation contrôlée viennent réduire les écarts de richesse et remette le travail sur le devant de la scène?
Quant à la sphère publique, ne devrait-on pas revenir sur le tabou de l'impôt? Si le citoyen tient à ses services publics, il faudra accepter d'augmenter les prélèvements, de faire participer tout le monde à cet effort pour que tout le monde puisse profiter des services qu'offre la cité. Et si l'on craint de creuser les distorsions entre les états, il conviendra que la question soit portée par l'exécutif et nos élus européens! Oui, acceptera-t-on enfin d'aborder la question de l'Europe sociale?
Heureusement, la crise nous rappellent à nos devoirs: ce dimanche, nos gouvernants, coiffés de leurs bonnets d'âne, seront en retenue. Leur pensum? Elaborer un plan de défense pour sauver la zone euro. S'ils parviennent à faire en une après-midi, ce que plus d'un demi-siècle de construction européenne n'aura pas réussi à esquisser, l'expérience, au moins, donnera raison au proverbe: nécessité fait loi.

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