Hais-tu l'Islande?

Les lecteurs assidus de Minorités ou de Minerve (agence de presse) ont certainement pu remarquer que Nicolas Jacoup et moi-même jetons un regard plutôt critique sur l'Islande contemporaine. A ce titre, notre dernier article sur le revirement homophobe de l'Eglise d'Islande à l'endroit du mariage des gays et lesbiennes, actuellement débattu à l'Alþing (parlement islandais), s'inscrit dans cette démarche. D'ailleurs, un ami proche, islandais au demeurant, me demandait naguère, alors que nous essuyions de lourdes déconvenues avec les autorités douanières au sujet de notre véhicule, si je haïssais l'Islande. La crise financière, appelée "kreppa" ici, venait alors d'éclater et commençait son terrible et profond travail de sape sur l'île nordique. J'avais répondu à mon ami que la colère que suscitait en moi ce que je considère comme des aberrations dans le système fiscal islandais, ne remettait nullement en cause ma vision sur l'ensemble du pays.
Voilà maintenant plusieurs mois que nous couvrons l'actualité islandaise par nos revues de presse et nos analyses, il me faut avouer qu'il devient de plus en plus difficile de conserver une image optimiste et valorisante du pays: la coterie des pêcheurs, fédérés autour du parti de l'Indépendance et avides de préserver les privilèges inhérents aux quotas de pêche, le sort déplorable réservé aux ouvriers étrangers du secteur, la loi du silence que la justice, épaulée par Eva Joly, peine à briser, la montée inexorable de la pauvreté et du chômage de masse, les files de malheureux qui s'allongent à la banque alimentaire, le déni de réalité d'une bonne part de la population, la xénophobie montante qui vise à la fois les clients anglais et néerlandais à qui certains refusent les dédommagements inhérents à la faillite de la banque Icesave alors que les Islandais sont couverts par la garantie d'état, mais aussi les populations immigrées stigmatisées quand elles sont dans le besoin, et, enfin, l'homophobie qui fait un retour inattendu dans une église luthérienne si accueillante naguère... Tous ces sujets ont fait l'objet d'articles de notre part et pèsent, forcément, pour beaucoup dans la balance! En peu de mots, l'Islande est, à mon sens, frappée de plein fouet par une crise financière qui entraine une crise des valeurs, encore accentuée par l'insularité et l'isolement politique (refus de l'Union Européenne)...
Pourtant, si je me trouvais en face de mon ami islandais tandis que j'écris ces lignes, j'aimerais lui répéter que, non, je ne hais pas l'Islande: je puis haïr celui qui me fait de mal ou nuit, par malignité, à ceux qui me sont chers; je puis même haïr une idée qui soulève en moi du dégoût. Mais je me sentirais coupable de haïr un pays tout entier: comment haïrais-je un paysage qui ne peut me nuire? comment haïrais-je une population entière puisque je n'en connais qu'une infime partie? Non, je ne hais pas l'Islande. Ce sentiment serait inique, et si j'y versais, je dérogerais aux plus élémentaires valeurs de l'humanisme que je chéris tant!
Je me livrerai, donc, ici à un petit exercice, et je tacherai d'énumérer, a contrario de nos articles, quelques bonnes raisons d'aimer encore certains chapitres de la "saga Islande". 
Bien sûr, j'aime les paysages islandais et leurs infinités désertiques qui me bouleversent. Le linguiste que je suis, chéris la langue islandaise, non sa version négligée, pratiquée par la plus jeune génération, mais celle un peu cérémonieuse des anciens du village, le style simple et digne d'Arnaldur d'Indridason, l'ironie de Laxness, la magie de cette grammaire sophistiquée, ce vocabulaire où l'on croit effleurer l'indo-européen. J'éprouve un plaisir singulier à me plonger dans cette littérature rare des sagas et je tiens Snorri Sturluson pour un maître digne de rivaliser avec Homère ou Shakespeare.
De ma vie en Islande, je garderai aussi une admiration pour ce sens pratique que j'ai vu maintes fois à l'oeuvre: ce réseau routier remarquable pour un île immense frappée d'oliganthropie, l'électricité d'origine hydraulique ou géothermique, l'adduction d'eau chaude sur des centaines de kilomètres, ces bâtisses et ces toits résistants aux pires tempêtes, ces routes déneigées au coeur des hivers quasi polaires. D'un point de vue humain, j'apprécie ce sens du "coup-de-main" par lequel il se trouvera toujours un voisin pour vous dépanner de bon coeur; plus encore, j'apprécie la bienveillance qui entoure l'éducation des enfants de la communauté...
Même si je n'aime pas toutes les productions cinématographiques, j'avoue que je suis impressionné par la qualité technique des films islandais. Enfin, j'ai ressenti ce sentiment de sécurité, conséquence d'une concorde sociale, dont, hélas, certains ont abusé.
Cette liste n'est pas exhaustive, mais elle vise uniquement à montrer que je suis loin de considérer les Islandais comme intrinsèquement mauvais. Je crois que ce pays possède de nombreux atouts, mais qu'à la faveur de cette crise, ses défauts l'emportent dans des directions qu'effectivement, je hais.
Par mes humbles remarques, j'espère simplement contribuer, autant que je le puis, à redresser la barre de ce navire en perdition. Car, pour paraphraser l'Eloge Funèbre de Périclès, je me considérerais comme nuisible et oisif si je ne participais pas aux affaires de la Cité qui m'héberge.
Áfram Ísland og gangi ykkur vel, vinir minir!

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