Editorial de Minorités - la délation en Islande

Une brève récente, trouvée sur un média islandais, a récemment soulevé en moi un haut-le-coeur: en proie à une vague de fraudes, une compagnie d'assurances, officiant sur notre île nordique, a décidé d'inciter les gens à dénoncer anonymement ceux qu'ils suspecteraient de procédés déloyaux envers la compagnie. Directement, des souvenirs de lectures, de vieilles connaissances enfouies dans ma mémoire et devenues, certainement, structurantes de ma personnalité, ont ressurgi en me rappelant aussitôt à de fameux et souvent tristes épisodes de l'histoire européenne: les sycophantes athéniens, les proscriptions de Sylla, le rejet dédaigneux des témoignages anonymes par l'Empereur Trajan, la Terreur, et, bien entendu, l'infâme Deuxième Guerre Mondiale. 
Car du fait qu'elle bafoue, au nom d'un soi-disant préférable "la fin justifie les moyens", les droits et devoirs de l'accusation comme de la défense, assurés par les institutions étatiques que sont la police et la justice, du fait qu'elle contourne leur action et relativise l'avis des experts, la délation ouvre la voie à des abus: vengeance et justice personnelles, règlement de comptes. Car l'accusateur, sous couvert d'anonymat, perd la responsabilité de son propos. Il peut tout et n'importe quoi, et échappe à la puissance publique. Quant à l'accusé, s'il s'avère coupable, certes, il sera mis devant ses responsabilités. Mais s'il est innocent, il devra vivre avec l'ombre d'un corbeau, avec le souvenir d'une enquête fondée sur un vent qui aurait pu compromettre sa famille, son honneur, ses biens. Oui, le procédé est détestable! Non, la fin ne justifie pas les moyens! Et nos sociétés doivent se faire à l'idée qu'il vaut mieux parfois laisser filer un voleur de pommes plutôt que d'éclabousser un seul innocent. Non, l'homme civilisé ne peut pas accepter de passer l'humain par pertes et profits.
Nous avons donc décidé de rédiger un article dans le cadre de notre revue de presse islandaise tant pour dénoncer cette dérive absolument fâcheuse que pour analyser notre propre écoeurement. Nous destinions notre papier à Minerve (agence de presse) où on le trouvera ici, mais l'avons envoyé à Laurent Chambon et Didier Lestrade au cas il intéresserait Minorités. A notre grande surprise, il fut retenu et constitua même l'éditorial (ici).
Car, au-delà de notre analyse politique et éthique, l'émergence de tels faits de société révèle de sérieux coups de couteaux dans le contrat social. Sanctionnant la défiance du privé envers la sphère publique, l'entrée de ce genre de pratique dans le civil amène forcément à amplifier le phénomène de délitement du corps civique. Le privé cherche à se faire justice lui-même; le particulier en ressent un sentiment de toute puissance; les institutions, écartées du jeu, voit leur impuissance renforcée puisqu'on ne les sollicite plus.
Peur de l'avenir (crise économique), peur du voisin (délation), peur de l'étranger (Icesave), l'Islande, de plus en plus isolée du cortège des nations, ressemble de moins en moins à la petite société fière, solidaire, hardie que nous avions cru trouver en nous installant ici.  Je ne doute pas qu'il y ait une majorité de gens raisonnables ici, mais j'aimerais tant que leurs voix étouffent les sifflements des sycophantes et que le droit, à défaut de la raison, ramène ces derniers à plus de retenue.

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