L'Europe vue d'Islande


par Renaud Mercier et Nicolas Jacoup

La crise financière qui a révélé le sur-endettement de l'État grec et soulevé une vague de soupçon sur la solvabilité d'autres pays de la zone euro, semble jeter le discrédit sur l'Union Européenne toute entière. C'est, du moins, ce que nous percevons depuis notre Islande, qui rappelons-le, ne participe pas à la construction européenne. A lire la presse internet, on croirait le continent prêt à exploser et l'euro sur le point d'être abandonné. Pour notre part, jamais nous n'avons autant aimé l'Union Européenne que depuis que nous l'avons quittée.

Notre point de vue

Il sera bon, pour nuancer notre propos, de définir notre point de vue. L'un et l'autre sommes nés dans l'Union Européenne et, malgré un âge que nous ne jugeons pas encore canonique (36 et 38 ans), nous avons connu les affres de l'avant-Schengen, c'est-à-dire cette époque pas si lointaine où Renaud, le Belge, faisait la queue à la Préfecture du Pas-de-Calais pour obtenir son permis de séjour alors qu'il était fonctionnaire d'Etat français. Tous les papiers devaient être authentifiés, homologués et l'on était jamais certain de tomber sur le un rond-de-cuir susceptible de retoquer le plus honnête des dossiers. Certes, ces aléas n'ont pas complètement disparu, mais ils ne sont plus rien en comparaison des misères quotidiennes qui attendaient l'immigrant intra-communautaire d'alors. Bien sûr, ces changements sont venus lentement et cette lenteur même est peut-être à l'origine de ce sentiment diffus que l'Europe a, dans la vie quotidienne, apporté plus de soucis qu'elle n'en a résolu.
Mais, somme toute, à y regarder de plus près, il y a quelque chose de magique sur ce continent-mosaïque de langues et de cultures... Souhaitez-vous traverser l'Europe de Berlin à Lisbonne? On ne vous demandera pas une pièce d'identité. Souhaitez-vous changer de pays pour travailler? Avec l'espace européen de paiement, vous ne devrez même plus changer de compte en banque. Habitez-vous aux confins de la Laponie? Vous pourrez vous faire livrer votre marque de café préféré sans acquitter le moindre droit de douane. Et si l'on est gay, on peut se marier en Espagne et cette union sera reconnue dans un nombre significatif d'Etats (Portugal, Belgique, Pays-Bas, Suède) tandis que le débat progresse là où les parlements nationaux se sentent encore timides (France, Allemagne, Albanie, Grèce), voire hostiles (Italie, Pologne...). Luxe de riches, direz-vous? Sans doute, mais en dernière analyse, quel que soit le regard moral qu'on porte sur l'Union Européenne, et si légitime que soit ce regard, l'Union a fondé un espace de liberté inédit jusqu'alors, et, pour qui chérit cette valeur, le débat devrait porter désormais moins sur son bien fondé que sur ce qu'il convient de faire pour lui éviter de sombrer dans un laisser-faire excessif.

La crise en Grèce vs la débâcle islandaise

Quand la crise financière a frappé aux portes de la Grèce, elle a révélé que les finances de l'État hellénique était dans une situation périlleuse et que l'endettement du pays dépassait largement les 100% du PIB, c'est-à-dire bien plus que la limite des 70% tolérée de la part de États de la zone euro. Partant, on a pu lire de nombreuses critiques sur l'absence de réformes et de courage politique qui avait conduit le pays à cette déconfiture. Enfin, on a mis en cause l'absence de gouvernance économique de l'Union Européenne, et, tandis que les soupçons se portaient sur d'autres États tels que le Portugal, l'Espagne, voire l'Italie, des Cassandres ont parlé d'éclatement de la zone euro.
Côté islandais maintenant... Pour notre part, nous écrivons d'un pays demeuré hors de l'Union, un pays dont l'endettement s'élève à plus de 350% du PIB à la suite de la crise, dont le secteur bancaire a été anéanti à force d'absence de toute forme de régulation, dont une part de la population crève la faim et ploie sous des monceaux de dettes que nul n'ose calculer, dont de grandes agglomérations sont à deux doigts de se déclarer en faillite, où la xénophobie devient la seule réponse au désespoir.
Assurément, notre objectif n'est pas ici de prétendre que l'Union est une réussite absolue au titre que d'autres pays s'en tirent plus mal, mais au contraire, nous voudrions inviter nos lecteurs à essayer de changer leur point de vue.
En effet, si la situation financière de la Grèce est préoccupante, elle n'en a pas moins été révélée. Et cette révélation, on la doit à cette presse européenne qui a eu le soin de porter librement le problème sur la place publique. En outre, si l'on a vu la chancelière allemande tirer à boulets rouges sur la Grèce, nous-mêmes, au lieu de crier à l'incendie, pouvons aussi nous féliciter que le cas grec fasse débat: dans l'Union Européenne et, plus encore, dans la Zone Euro, la gestion d'une monnaie commune amène tous les participants à garder un oeil attentif sur les pratiques des voisins. Maintenant que la gravité de la situation est de notoriété publique, non seulement, on cherche une solution au cas grec, mais on a pu entendre l'appel de Hermann Van Rompuy, Président du Conseil Européen, à la mise sur pied d'une gouvernance économique européenne pour éviter des dérives similaires à l'avenir. Bien plus, la démocratie européenne vit, et elle vit bien: les Allemands préconisent une application stricte de la rigueur et des règles; les Français parlent de gouvernance; les Anglais préfèrent que le marché dicte sa loi. Les opinions s'échangent; on se dispute, mais, avant tout, on discute des problèmes. Non, certes, rien n'est parfait, mais aussi longtemps que les désaccords s'exprimeront, le débat pourra faire évoluer la situation.
Quant à l'Islande, qui avait préféré jouer cavalier seul alors que sa culture la relie clairement l'Europe par ses liens historiques à la Scandinavie et que son économie demeure majoritairement orientée vers l'Europe, elle semble chaque jour se noyer davantage dans le silence de sa solitude: pas d'euro pour stabiliser les échanges, aucune possibilité d'en appeler à la solidarité européenne, une presse confidentielle dont nous avons eu l'occasion de critiquer l'indépendance dans ces colonnes. Le premier ministre supplie le FMI de ne pas tenir compte des contentieux internationaux pour débloquer une nouvelle tranche de prêt, et la gauche rêve d'Europe.

Dévaluation, chute des monnaies... Des solutions enviables?

Par ailleurs, on a pu lire que l'euro empêchait désormais les Etats de jouer avec le taux de la monnaie pour réguler leur économie. On peut entendre l'argument, mais il convient de rappeler que si un pays dévalue sa monnaie de 3%, cela revient à diminuer la richesse de tous ses habitants de 3% face aux pays voisins et ce, d'un simple trait de plume! La balance commerciale en subit les effets directs (les exportations repartent), mais le portefeuille du quidam aussi quand il doit faire le plein de carburant par exemple. Ainsi, à titre de comparaison, avec la chute de la couronne qui a suivi l'éclatement de la crise en octobre 2008, le litre d'essence est passé de 120 kr, à 208 kr ce jour, soit un équivalent de 2 euros du litre en parité de pouvoir d'achat, puisque les salaires sont gelés depuis deux ans. Et tandis que l'on se plaint de l'euro, on devrait aussi jeter un oeil sur le cours de la livre anglaise, voire des monnaies indépendantes de l'Union Européenne... Assurément, on ne peut s'appuyer sur pire pour justifier le médiocre, mais à nouveau, au lieu de vilipender l'euro, en jetant un coup d'oeil sur le sort de ceux qui ont préféré s'en abstenir, on peut réaliser que les problèmes qu'on en perçoit, sont issus peut-être plus de la gestion de cet outil que de l'outil lui-même.

L'Europe coupable? Et vos élus?

Enfin, quand nous discutons avec des amis continentaux, il arrive que certains reprochent à l'Europe de ne pas s'occuper assez du “petit peuple”, de l'homme de la rue... Par ailleurs, certains politiques semblent se complaire à justifier leur inaction en prétendant que l'Europe leur lie les mains. Mais devrons-nous leur rappeler que chaque pays élit ses parlementaires européens, que l'Union est pourvue d'un conseil des ministres et que le Traité de Lisbonne inscrit désormais l'initiative populaire comme possibilité de saisir la Commission? En conséquence, si des peuples d'Europe ont décidé d'unir leurs destins, ils ont aussi toute latitude de définir, par leurs institutions, la manière dont ils désirent le faire. Et si un problème surgit, il nous semble de meilleure méthode de remettre l'ouvrage sur le métier, de persévérer dans l'intégration, de porter les valeurs qu'on tient à défendre, au coeur des institutions existantes plutôt que de jeter le projet tout entier.
Ils nous plaît à penser qu'ici, en Islande, avec l'Union Européenne, les oligarques de la pêche, de la grande distribution et de la banque, n'aurait pu museler le pays tout entier jusqu'à le faire imploser... Oui, ici, des gens rêvent d'Europe!

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