La plaie d'argent tourne à l'hémorragie d'hommes


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Chronique d'Islande

La plaie d'argent tourne à l'hémorragie d'hommes

Depuis le début de la crise islandaise qui a éclaté en octobre 2008 avec la faillite des trois plus grandes nationales, entraînant un chute de plus de 80% de la couronne et, partant, l'insolvabilité des particuliers qui, majoritairement, se sont endettés jusqu'à plus soif en devises étrangères, le pays peine à dégager les responsabilités du carnage. La vie de l'Islande semble réduite à un souffle ténu dans le cortège des nations: un statu quo généralisé règne sur l'île et tous les dossiers semblent condamnés à l'immobilisme à l'heure où nous couchons ces lignes. Orgueil islandais oblige, on ne parle de rien... Mais si la misère ne s'exprime pas en-dehors des frontières, à y bien regarder, on peut aussi voir dans ce silence le calme qui précède la tempête.
Une brève de Icenews.is n'aura pas échappé à l'Islandais de la rue: le 15 mars 2010, le quotidien en ligne titrait: « Iceland banking crisis report now in print» ( http://www.icenews.is/index.php/2010/03/15/iceland-banking-crisis-report-now-in-print/ ) - Le rapport sur la crise bancaire islandaise maintenant à l'impression. Nos lecteurs auront, sans doute, bien du mal à nous croire, mais, depuis l'éclatement de la crise et les nombreux soupçons de malversations qui l'entourent, aucune investigation n'a jusqu'à présent abouti à des interpellations. Lorsque le gouvernement de coalition sociale-démocrate et écologiste de Johanna Sigurdardottir est parvenu au pouvoir en 2009 après la défaite du parti indépendantiste qui tenait les rênes du pays depuis 18 ans, l'enquête piétinait tant que le premier ministre a décidé d'engager Eva Joly pour épauler la police islandaise. Comme la juge, rendue célèbre par l'affaire Elf, est à moitié norvégienne, c'est-à-dire d'origine scandinave, l'orgueil national n'en a été que légèrement écorné, et, par ailleurs, la mission confiée à Eva Joly se limite officiellement à du «conseil » aux investigateurs locaux. L'enquête a été si discrète que depuis plus d'un an, la presse, comme les particuliers, en est réduite à colporter des rumeurs. Aucune fuite, ou si peu... Une instruction dont le secret en devient presque gênant pour la démocratie, à notre avis. Cette fois-ci, c'est certain, le rapport, le « livre noir » ainsi qu'on le nomme ici, va sortir! Nous ne manquerons pas de vous en tenir informés et vous faire partager la curée qui s'en suivra sur les « tycoons » qui seront visés alors.
Dans le même temps, les gouvernements britannique et néerlandais attendent un pas de la part des Islandais qui ont refusé tout dernièrement, par référendum, les modalités de remboursement du dossier Icesave dont nous vous entretenions dernièrement (dédommagement partiel des clients des filiales étrangères de la Landsbankinn, suite à la faillite de cette dernière). Là non plus, rien ne bouge (http://www.icenews.is/index.php/2010/03/16/uk-and-nl-waiting-for-iceland’s-next-icesave-move/ ). Et pour occuper le peuple, on se plaît à publier des informations dont même la rubrique des chiens écrasés se croirait indigne, comme cette brève nous informant qu'au Danemark, un fétichiste des pets prend des joggueuses pour cible (http://www.icenews.is/index.php/2010/03/16/danish-females-targeted-by-flatulence-fetishist/ )...
Alors que le gouvernement, visiblement inexpérimenté, semble figé, tétanisé, comme la biche devant le prédateur, les mauvaises nouvelles s'accumulent. La litanie pourrait presque prêter à rire si on la trouvait dans une comédie! Rien que pour le 15 mars, le site d'information de la chaîne de télévision ruv.is, listait les nouvelles suivantes.
En effet, on y apprenait que la dette de l'Etat islandais (hors Icesave, dettes bancaires...) avait bondi de 40% à 78% du PIB (http://www.ruv.is/frett/erlendar-skuldir-um-350-milljardar ). Ce chiffre ne tient pas compte ni des créances des anciennes banques en faillite et nationalisées, ni des dettes privées dont sont criblés les particuliers et les entreprises, ni des conséquences d'une résolution éventuelle du contentieux Icesave. Concernant la dette réelle de l'Islande, on entend des chiffres hallucinant dépassant les 250% du PIB, mais tant que la justice n'aura pas mis de l'ordre dans plusieurs dossiers brulants, tout demeure sujet à caution.
Dans le même temps, nous pouvons lire que, dans la ville de Selfoss (4500 habitants), 22 maisons ont été vendues aux enchères en deux jours (http://www.ruv.is/frett/hus-bodin-upp-selfossi ). Un record pour une petite agglomération et un pays qui, au nom de la concorde sociale, répugne aux mesures légales, leur préférant souvent les arrangements à l'amiable. Du sort des naïfs qui avaient cru que les arbres montent jusqu'au ciel et qu'il pourrait rembourser des biens certainement au-dessus de leurs moyens, l'article ne dit rien. Mais s'ils ont été naïfs, pour certains, leur douleur, à tous, n'en sera pas moins réelle.
C'est que l'Islande est désormais confrontée à un chômage de masse de 9,3% et découvre le chômage de longue durée dans un pays sans système équivalent au RMI... (http://www.icelandreview.com/icelandreview/daily_news/?cat_id=29314&ew_0_a_id=359384 )
Conséquence de ce jeu de dominos qui s'écroule, beaucoup prennent le chemin de l'exil pour fuir une dette ou, simplement, chercher le pain qui manque désormais. L'Islande vient d'enregistrer un solde migratoire négatif de 1,6%. Il faut remonter au 19e siècle pour retrouver de tels chiffres (http://www.ruv.is/frett/folki-faekkadi-landinu-i-fyrra ). Ramené à la France, ce chiffre équivaudrait à jeter sur les route près d'un million de Français. Hallucinant.
Et si nous quittons les organes de presse, partout, nous entendons les échos de cette crise économique tournant à une crise des valeurs. « Je ne paye plus les traites de ma maison » nous confiait une connaissance. « J'y suis allée au bluff et de toute façon, ils ne me la prendront pas: ils en ont déjà trop! » Chaque jour, l'on entend que des familles déménagent et sur le parking du supermarché de Stykkisholmur, les voitures garées le dimanche rappellent plus une Europe de l'Est de sinistre mémoire que les flamboyants 4x4 de naguère. « J'essaie d'économiser pour partir en septembre m'installer au Pays-Bas. » nous disait un fleuriste il y a peu. Entretemps, ce garçon a perdu ses deux jobs et prend un bus chaque matin pour rejoindre les serres de Selfoss, la sinistrée, et y planter des graines six jours par semaine. Un professeur de nos connaissances pense profiter de la mobilité européenne (il faut croire qu'après tout, l'Union n'a pas que de mauvais côtés contrairement ce que colporte le Parti de l'Indépendance, farouche opposant à l'adhésion) pour s'installer en Suède. La petite voisine qui venait jouer avec notre fils a déménagé dans le nord: ses parents y ont trouvé meilleure fortune qu'ici, dans un des ports les riches d'Islande. « Bad money in Iceland » (On ne gagne rien en Islande) est la rengaine des ouvriers baragouinant l'anglais, pauvres gens le plus souvent cernés par les 45 heures de travail hebdomadaires. Mais quand on parle en islandais, on ne se plaint pas... Toujours ce silence que nous évoquions à l'envi dans un de nos anciens numéros.
Et, pourtant, auprès de plusieurs connaissances dans le milieu de certains pêcheurs, les croisières au Caraïbes et les escales à Tortola n'ont jamais eu autant de succès... Sans parler des incontournables vacances au ski... Chers lecteurs, ne vous inquiétez pas! A la belle saison, l'Islande sera toute proprette pour accueillir l'invasion des touristes avides d'authenticité... Mais à qui donc profite le crime?

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