Belgitude en déroute

Une fois n'est pas coutume, votre serviteur écoutait la Première, station de radio belge. J'y ai appris les détails qui entouraient la démission du gouvernement fédéral. Je me suis aussitôt étonné de ne rien ressentir de particulier: ni colère, ni joie, ni dépit. Force m'est d'admettre qu'il y aura bientôt une quinzaine d'années que j'aurai quitté la Belgique. Avec le temps, j'ai tissé d'autres liens et ce n'est pas sans un sentiment d'étrangeté que je constate mon acculturation. Oui, la Belgique, celle dont j'entends parler sur les ondes, me semble quelque peu étrangère et je mesure à quel point l'éloignement et le temps peuvent avoir raison de la familiarité. Pourtant, l'un de mes fils, prunelles de mes yeux, vit dans le plat pays, ainsi qu'une poignée d'amis de toujours que je chéris à un point qu'ils ne sauraient imaginer. Mais il faut croire que l'intensité de ces sentiments ne suffit pas à entretenir le lien avec la terre elle-même.

Je ne me fendrai pas aujourd'hui d'une critique sur le dossier BHV, la crise politique actuelle ou le séparatisme. Je laisse ce genre de billet à des sujets que je maîtrise un peu mieux, l'Islande où je vis en l'occurrence, et sur lesquels je me suis régulièrement étendu dans Minorités et Minerve. Non, ce qui m'amène aujourd'hui, concerne bien davantage cette indifférence dont je me faisais l'écho ci-dessus. La cause de cette dernière est peut-être à trouver dans l'écart entre les Belges parmi lesquels j'ai grandi, et une Belgique où je ne nous reconnais pas, ni eux ni moi.

En effet, je suis né à Bruxelles dans une famille bourgeoise, attentive à mon éducation. Nous passions nos vacances "sur la Côte" et je garde de cette période un attachement singulier à la mer. Parfois, nous passions des week-ends chez des amis dans les Ardennes. Même si mes parents s'entendaient beaucoup plus au néerlandais qu'ils ne le prétendaient et affichaient un certain militantisme francophone qu'avec le temps, je juge maladroit, ils étaient le reflet d'une époque et d'une classe. Pour ma part, j'ai parlé néerlandais couramment, et bien que je le lise sans difficulté et que je puisse tenir une conversation courante, j'ai conscience que je me suis un peu rouillé. Mais je ne m'inquiète guère: quand l'occasion se présentera, il se réveillera en moi.

C'est que j'aime cette langue non par position politique, non par idéologie: je l'aime, car elle fait partie de moi au même titre que le français ou toutes ces langues qui constituent une de mes passions dans l'existence.
Cette amour du néerlandais, je le dois à ma marraine, décédée naguère. Issue du Brabant Flamand, elle parlait indifféremment les deux langues, ou plus exactement, elle parlait ce merveilleux idiome bruxellois où le curseur incline tantôt vers le néerlandais tantôt vers le français avec une infinité de nuances suivant l'interlocuteur, le sujet abordé, l'air du temps. Oui, de cette petite dame aux cheveux d'argent, j'ai hérité de cette langue bien à nous, qui nous rend exotiques aux yeux des Flamands (puisqu'il y reste bien des mots français) comme à ceux des Wallons (puisqu'il y reste bien mots flamands).

En partant professer en France, je pris conscience que ce que je parlais naturellement, n'était pas totalement la langue de Voltaire même si les deux pratiques demeuraient très majoritairement compatibles. En travaillant à l'étranger, j'ai poli ma langue et pour les besoins de la cause (l'enseignement), j'ai appris à me limiter à la norme de l'Hexagone. Non, ici non plus, je ne critiquerai ni rien ni personne. La France est la France, et Bruxelles est Bruxelles: il ne s'agit pas d'attribuer les notes... Néanmoins, je n'ai pas perdu mes racines, car bien qu'on repère rarement que je ne suis pas français, il suffit d'une interaction avec mes proches bruxellois pour que mes anciennes expressions, mon accent, mon phrasé et jusqu'à la structure de la pensée reprennent le dessus. Ce n'est ni bien ni mal: c'est ainsi et je ne compte rien changer.

Ainsi, j'en viens parfois à croire que ma pratique du français ou du néerlandais confine presque à celle de langues étrangères: ma langue première est, sans doute, ce bruxellois que j'évoquais ci-dessus même si, du fait de mon éducation et de l'école, il tendrait plus du côté de sa dominante romane. D'ailleurs, j'en retrouve des traces dans ma vision politique de la Belgique. A dire vrai, si le pays devait se scinder, je serais bien en peine de choisir un passeport: l'architecture, les décors, les arts me portent vers la Flandre; la littérature et mon histoire m'attirent vers la Wallonie. Mais, ma langue, mon coeur, mes goûts me portent vers Bruxelles. 

Parfois, je rêve d'une Belgique où l'on apprendrait les deux langues à parts égales sur tout le territoire et où il faudrait être bilingue (même sommairement) pour travailler dans la fonction publique: on pourrait traiter dans les deux idiomes d'Ostende à Arlon. Mais j'ai conscience qu'il ne s'agit que d'un songe... Chacun se braque sur des positions où les négociations tournent à l'affrontement. Et, de toutes façons, nul ne me voudrait pour juge de cette décision.

Néanmoins, je ne redoute pas la fin de la Belgique! Dans le projet européen, les pays tendent à devenir des valeurs beaucoup plus relatives qu'auparavant, même si cela est, pour l'heure, un propos que je reconnais volontiers comme par trop anticipé. Et Bruxelles, quel que soit le destin de la Belgique présente toujours des atouts importants pour abriter les institutions européennes: une situation de choix, des infrastructures idoines, une taille critique sans excès et, surtout, une histoire qui en fait presque une capitale par défaut, car nul n'imaginerait de mettre Londres, Paris ou Berlin comme capitale européenne au risque de froisser un grand nombre de susceptibilités. Non, je ne m'en fais pas trop pour la Belgique, mais j'aimerais que ces incessantes querelles trouvent un terme. Car elles m'agacent, elles m'ennuient et j'entends les mêmes discours depuis mon enfance.

Une solution? J'avoue que je suis trop éloigné du pays pour donner un avis objectif. Sur le papier, un modèle confédéral me plairait avec trois régions complètement autonomes sauf pour la politique extérieure. La dette historique serait répartie au pro rata de la population, et chaque région constituerait une entité en soi. Quant à Bruxelles, on pourrait en faire notre Washington D.C.. Mais voilà que je m'égare.
Mon livre du moment? "Griet schrijft een sprookje" de Marita van der Vyver. Oui, il faut croire que si je devais choisir entre les deux, je serais bien en peine. Comme le vieil Ennius, j'ai autant de coeurs que de langues, et cela ne changera plus même si nous devons assister à la curée du royaume.

Bien à vous!

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Secreta Ursi, Finis ludi (Milesia), pars 6

Secreta Ursi, Finis ludi (Milesia), pars 4

De regimine Taiuaniensium (I)